Les groupes d’Ehpad sont sollicités par des dizaines de startups leur proposant des solutions pour améliorer l’organisation des maisons de retraite, aider les personnes âgées à maintenir un lien social, améliorer leur suivi ou encore faciliter le travail du personnel. Mais l’offre de ces startups n’est pas toujours en adéquation avec les exigences des établissements…

« Si l’on prend le nombre de demandes de rendez-vous que les maisons de retraite reçoivent de la part des startups, c’est l’euphorie, ils n’en peuvent plus. Ils sont totalement assaillis. »

Frédéric Serrière, spécialiste des questions du vieillissement et fondateur du think tank  Age Economy, en est certain, le marché des startups dans les maisons de retraite est un vrai phénomène.

Même son de cloche du côté des dirigeants d’établissements. Maryse Duval, directrice générale du groupe SOS Seniors, acteur de l’économie sociale et solidaire (ESS), qui collabore déjà avec une dizaine de jeunes pousses, dit à La Tribune recevoir « jusqu’à 4-5 sollicitations par semaine ». Korian, numéro un français dans le secteur, dont l’immense réseau allèche les startups, en dénombre« entre 5 et 10 par semaine », nous confie Stéphane Revault, en charge du développement des nouvelles offres au sein du groupe.

« Assaillis », les établissement sont quand même réceptifs. « Comme ailleurs, les maisons de retraite ont besoin d’innovation. Le marché des startups dans les maisons de retraite a commencé à émerger il y a deux ans », explique Benjamin ZImmer, directeur de Silver Valley, une organisation qui rassemble et promeut les acteurs franciliens de la « silver économie ». « Aujourd’hui, il démarre une phase d’industrialisation. »

Les Ehpad cherchent à pallier les pressions sur les coûts

Les domaines investis par les jeunes pousses sont très variés: réseaux sociaux pour aider la personne âgée à garder le contact avec la famille, solutions pour améliorer le confort des patients et leur suivi, innovations pour faciliter la tâche du personnel. Mais les Ehpad ne foncent pas tête baissée.

« Les startups ont un avenir si elles contribuent aux réductions des coûts. Il y a de plus en plus de pathologies différentes reçues et de normes différentes, ce qui fait augmenter les coûts », selon Frédéric Serrière. Il faut dire que les revalorisations de tarifs de maisons de retraite, fixées par le gouvernement par arrêtés, ne grimpent pas en flèche. Elles ont augmenté de 0,61% en 2016, de 0,05% seulement en 2015.

Les conditions de travail des salariés, un domaine clé

Et selon le patron du think tank, l’innovation dans les maisons de retraite se concentre en priorité sur « les solutions pour réduire l’absentéisme des salariés due à un travail exténuant. Tout ce qui réduit la charge du personnel est une bonne idée ».

Les mouvements de grogne des salariés de maisons de retraite sont particulièrement fréquents. Un document de la Drees, organisme rattaché au ministère en charge de la santé, déplore « des conditions de travail en EHPAD vécues comme difficiles par des personnels très engagés ». Le document signale une « intensification des cadences », et ce, en raison « de contraintes réglementaires (sur les prises de médicaments, notamment, Ndlr), des besoins croissants de prise en charge des patients ». Les établissements tentent d’assumer cela « sans accroissement des moyens humains ».

Cela a un impact social, mais aussi économique non négligeable. En effet, l’absentéisme dans les maisons de retraite est « relativement important au regard d’autres secteurs », expose la Drees. L’Alma CG, un cabinet de conseil, estime que son taux est 1,3 fois supérieur à celui mesuré en moyenne dans le secteur de la santé, déjà le secteur le plus fortement touché par l’absentéisme.

Du côté des maisons de retraite, on préfère minorer l’argument sensible des réductions de coûts, pour vanter les améliorations apportées aux résidents. Des collaborations avec les startups existent pour soulager le personnel néanmoins. Korian travaille avec Kompai Robotics pour déployer un robot d’assistance dans les maisons de retraite, s’il permet d’aider à bien vieillir et d’éviter des mises en fauteuil roulant, il donne la possibilité de réduire certaines interventions du personnel, accentuées par la perte d’autonomie. Le groupe SOS Seniors expérimente quant à lui des tissus innovants pour réduire les troubles musculo-squelettiques des salariés.

Digitalisation

D’autres domaines sont explorés pour réaliser des économies, comme la digitalisation  du suivi médical:

« Il y a beaucoup de retranscriptions allant du papier vers les dossiers informatisés du résident. On expérimente aujourd’hui un stylo connecté avec la startup Scribb. Cela permet de garder l’usage du soignant et d’avoir en même temps une numérisation immédiate. Le soignant passe plus de temps avec chaque patient », fait valoir Stéphane Revault.

Ou encore, Maryse Duval s’est associée à la startup Ubiquid pour tester dans un de ses Ehpad des lecteurs de scan, afin d’éviter les pertes de linge. Le personnel peut ainsi retrouver les bons habits (ils sont dotés d’une puce) d’une personne âgée touchée par des problèmes cognitifs. « Il est difficile pour les résidents de marquer leur linge et souvent, un marquage au feutre ne tient pas ». Elle compte déployer la solution dans tous ses établissements.

Prise en charge médicale et confort

Le deuxième domaine très investi est la prise en charge des patients. Pour les médicaments, des startups comme Medissimo distribue des piluliers connectés. Mais l’offre n’est pas cloisonnée dans le domaine médical. Korian expérimente par exemple un système de capteurs en Allemagne pour alerter le soignant, si une personne ne bouge pas suffisamment, et améliorer sa prise en charge médicale.

Côté confort, le groupe SOS Seniors travaille quant à lui avec Freelux, une jeune pousse qui développe des sols connectés faisant varier la lumière en fonction de l’intensité du soleil. Une solution qui aide les résidents pâtissant d’une vue faible à ne pas se sentir perdus. On peut également mentionner la startup Auxivia, développant des verres connectés avec un processus de relevé hydrique, utilisé pour suivre la consommation en eau des personnes âgées. Dans un but : éviter la déshydratation. Cette dernière s’apprête à démarrer sa phase d’industrialisation en avril-mai et « attend un volume de plusieurs milliers de verres fin juin » et « attend une levée de fonds dans un mois et demi », explique à La Tribune Antoine Dupont, cofondateur de la startup Auxivia.

Quid du lien social ?

Enfin, un autre domaine exploré permet aux maisons de retraite de valoriser leur offre par rapport à la concurrence: le lien social. C’est d’ailleurs le thème d’un des premiers partenariats du groupe Korian avec une startup. « On a décidé de développer l’offre de Famileo, adaptée à nos maisons de retraite dans l’ensemble de nos 285 Ehpad en France à la fin du premier semestre 2017. On y travaille depuis trois ans », explique le dirigeant en charge du développement des nouvelles offres chez Korian. Le principe: via un smartphone, les proches de la personne âgée lui envoient des messages, des photos qui prennent forme sur une « gazette » papier.

D’autres sociétés, comme Familities tente de se faire une place dans ce domaine, où Famileo fait figure de gros poisson. La jeune startup développe une solution pour « lutter contre l’isolement des personnes âgées par le maintien du lien au quotidien », explique Lisa Bouam, cofondatrice à La Tribune. Familities développe des projets pilotes avec plusieurs établissement. Ce service permet de coordonner des appels à la personne âgée avec ses autres proches, pour que celle-ci soit régulièrement en relation avec les proches. Pas sûr néanmoins que beaucoup de startups puissent saisir ce créneau, relativement peu cité par les maisons de retraite.

Beaucoup de startups… mais pas assez de solutions

En dépit des dizaines de startups courtisant les maisons de retraite et d’un panel d’offres semblant pléthorique, toutes les exigences des Ehpad ne sont pas comblées.

Pour Maryse Duval, les startups devraient plus s’intéresser à l’amélioration des conditions de travail des personnels: « Les exosquelettes ou encore les robots pour porter le linge lorsque les lits sont changés pourraient représenter de nouvelles solutions pour éviter des troubles musculo-squelettiques. »

Des solutions contre le gaspillage alimentaires sont également plébiscitées par les établissements. « Les dirigeants des Ehpad évoquent là plusieurs dizaines de milliers d’euros par établissement et par an », dénote Frédéric Serrière.

En parallèle, beaucoup de startups lancent des offres… décalées. Maryse Duval évoque des propositions régulières de solutions basées sur des systèmes avec tablettes et tutti quanti. Mais rien à faire: elle sont « non adaptées à des personnes âgées en perte d’autonomie et ayant une vue faible ». Stéphane Revault abonde: « Les startups doivent vraiment développer leur notion de connaissance du terrain pour délivrer des offres pertinentes. »

Les maisons de retraite du futur seront-elles réservées aux plus riches ?

Avec le gain de confort et de solutions apporté par les innovations, une question se pose: les maisons de retraite vont-elles tenter de faire payer plus les patients, en particulier les nouveaux établissements qui ont le droit de fixer leurs prix librement ? Pour Frédéric Serrière, cela ne fait aucun doute:

« Cela pourrait accentuer les inégalités. Le confort, le bien-être, les animations, ceux qui paieront les auront. »

Une pension moyenne de retraite s’élève à 1.306 euros brut en moyenne… Mais c’est loin d’être suffisant : en 2009, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) avait évalué à 2.200 euros en moyenne la somme qu’une personne devait mettre de sa poche pour être prise en charge.

De très grands écarts de prix

Les dirigeants des groupes d’Ehpad répondent que baisser le prix des maisons de retraite est difficile, car le personnel représente la majorité des dépenses. 73% précisément, selon une étude de l’Agence technique de l’information sur l’hospitalisation de 2013.

D’un autre côté, les écarts de prix sont très importants selon les établissements. D’après le comparateur de prix lancé par le gouvernement, une chambre seule par personne peut coûter de 70,20 euros à plus de 230 euros (sans compter les aides) en Île-de France. A titre de comparaison, l’établissement le moins cher recensé dans les Pyrénées-Atlantiques coûte 46,17 euros la journée.

Source : http://www.latribune.fr/technos-medias/start-up/les-maisons-de-retraite-sont-assaillies-par-les-startups-636350.html