Dans le cadre du dossier « Care et professions de santé » qu’Eliane Rothier Bautzer, Maître de conférences en sciences de l’éducation, a coordonné en décembre 2015 pour la revue Recherche et Formation, son interrogation est la suivante : Rendre possible l’autonomisation, « sale boulot relationnel » ou care ? La chercheure nous présente les grands angles de ce questionnement…

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« Le care, encore réduit au « sale boulot relationnel » compromet la mise en place de situations permettant l’autonomisation des bénéficiaires et de ceux qui les accompagnent.

Le dossier « Care et professions de santé » de la revue Recherche et Formation paru en décembre 2015, se propose d’effectuer un détour historique et géographique pour mieux comprendre ce qui est en train de se jouer dans la première décennie deux mille sur le terrain français au sein des formations du secteur sanitaire. Pour ce faire, le numéro présente d’une part des recherches situées au Pays-Bas (délégations médecins généralistes/infirmières), au Royaume-Uni (négligence du care, profession infirmière, et politique de santé), et en Allemagne (influence du modèle américain sur les formations infirmières après-guerre). Il propose d’autre part une analyse anthropologique sur la relation care et don et une réflexion sur la relation entre care et profession infirmière. Il s’intéresse aussi à la profession médicale dans son rapport aux savoirs qui la constituent. Enfin, le dossier explore les transformations de la notion de faire société à travers l’autonomie depuis les Trente glorieuses et ses implications pour les professionnels dont le rôle vise l’autonomisation des personnes qui leur sont confiées.

Une recherche comme une analyse anthropologique sur la relation care et don et une réflexion sur la relation entre care et profession infirmière.

La difficile mutation du « sale boulot »

L’autonomie est un thème ici central qui affecte à la fois les professionnels et leurs « patients ». Elle fait l’objet de revendications mais aussi d’injonctions pour l’ensemble de ces acteurs (éducation thérapeutique, observance, autonomies professionnelles, autonomie d’action, capabilities, empowerment…). Le cas de la profession infirmière est un exemple paradigmatique de ces dynamiques paradoxales qu’on retrouve dans d’autres secteurs connexes (social/médico-social, éducatif). Dans le secteur sanitaire, les hiérarchies et la structure des systèmes professionnels se sont établies au cours du XXe siècle selon un modèle centré sur l’autonomie professionnelle des médecins (basée sur l’intervention face à l’urgence d’un besoin à combler) et l’hétéronomie des autres professionnels et des personnes malades. Le maintien et le développement de maladies qui durent (qui ne peuvent être guéries mais néanmoins stabilisées), dans un contexte où l’autonomie est progressivement revendiquée et imposée pour les professionnels comme pour les personnes malades, introduit une mutation profonde pour l’ensemble de ces acteurs. En effet, quand le travail visant l’autonomisation s’inscrit dans la durée auprès d’une même personne ou groupe (processus thérapeutique, de remédiation, de compensation ou d’éducation), il constitue, pour un certain nombre de professionnels, le « sale boulot » du secteur concerné.

Au cours du XXème siècle, la hiérarchie entre secteurs tend à s’opérer en fonction des délégations du travail de care qui dure, qu’il soit articulé à des soins curatifs ou éducatifs. Ce sont des situations complexes, labiles, qui ne peuvent être maîtrisées et donc traitées une fois pour toutes. Nous ne sommes plus uniquement dans l’urgence valorisée de la réponse rapide apportée à un besoin bien circonscrit (cure). Il s’agit bien plus d’articuler les processus thérapeutiques (curing) et relationnels (caring) dans la durée. Or, les processus de délégations qui perdurent compromettent cette articulation. Ils fragilisent l’ensemble des processus de soin en maintenant des hiérarchisations contre productives au XXIème siècle. Cette situation révèle la difficile mutation du « sale boulot » relationnel en concept de care articulé aux aspects jusqu’ici exclusivement dominants des secteurs concernés. Ce processus soulève la question des savoirs de référence requis ou partagés. Il implique de reconsidérer des organisations fortement hiérarchisées et des systèmes de formation très cloisonnés. Le care, encore réduit au « sale boulot relationnel » compromet la mise en place de situations permettant l’autonomisation des bénéficiaires et de ceux qui les accompagnent. Il rend ainsi visible, au-delà des discours, ce à quoi et par quoi, collectivement, nous tenons. Les mutations – ou immobilismes – des modèles de formation révèlent ainsi des contradictions posées par la coproduction d’un « nous » dans le cadre de sociétés de l’autonomie. Quelle valeur accordons-nous collectivement aux personnes qui requièrent un accompagnement dans la durée pour rendre possible leur autonomie ? Comment le travail de l’ensemble des professionnels est-il relié, valorisé, et mis en relation avec celui des personnes soignées ?

Le care, encore réduit au « sale boulot relationnel » compromet la mise en place de situations permettant l’autonomisation des bénéficiaires et de ceux qui les accompagnent.

En interrogeant ainsi la relation entre care et professions de santé, ce dossier vise donc à réfléchir aux évolutions du travail et de la formation de l’ensemble des professionnels de santé en relation avec leurs collègues des secteurs social et éducatif. Si la plupart des recherches présentées traitent du cas des infirmiers, c’est toujours en relation aux autres professions qu’ils sont amenés à côtoyer. Le point de vue est bien celui de l’étude d’une écologie professionnelle, de ses transformations au cours du XXème siècle et de ses perspectives d’évolution au XXIème siècle. Les thèmes suivants sont donc repris dans ce dossier :

  • Le sens des stages : travail ou formation ?
  • L’articulation care/cure
  • Les savoirs soignants
  • Le sens du travail délégué ou « sale boulot »
  • La mutation des pratiques de soin et la place de l’autonomie des soignés et des soignants
  • La place et le sens du travail relationnel dans le soin
  • Chronicité et parcours de soin dans la formation des professionnels

Recherche & Formation « Care et professions de santé », Dossier coordonné par Éliane ROTHIER BAUTZER n° 76 | 2014, parution décembre 2015 – Sommaire (PDF)

Éliane ROTHIER BAUTZERMaître de conférences en sciences de l’éducation  Centre de Recherche Médecine, Sciences, Santé, Santé Mentale  Société CERMES3  Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité CNRS UMR 8211, INSERM U988, EHESS  Département Sciences de l’Education  Centre universitaire des Saints-PèresParis eliane.bautzer@gmail.com  http://www.cermes3.cnrs.fr/membres/rothier-bautzer-eliane